Octobre. Récit.Décembre. Récit.

Novembre. Récit.

 » La Toussaint venue,
Quitte ta charrue.  »
La Toussaint était une date très importante. Charnière entre la belle saison et l’hiver. Les gros travaux agricoles sont terminés, les récoltes rentrées, la nature va s’endormir et, s’ils avaient pu payer le fermage sans trop de peine, les fermiers pouvaient respirer un peu.
La semaine précédant la fête, les femmes s’agitaient pour astiquer la maison, préparer terrines et pâtisseries, car les neveux et cousins partis à PARIS OU LYON pour travailler au chemin de fer, allaient revenir pour aller au cimetière. Il faudrait les recevoir dignement et penser de ne pas parler patois car les conjoints épousés à la ville ne comprendraient pas. Et puis que diable  » Nous sommes bien allés à l’école, nous aussi, et on nous a bien dit qu’il ne fallait pas parler patois !  » Nous coupions, la veille, tous les asters et chrysanthèmes du jardin. Nous les mettions sur la table de la cuisine, transformée pour quelques heures en atelier de fleuriste. Toutes ces fleurs aux couleurs flamboyantes dégageaient comme un parfum de sous bois, une odeur de Toussaint quoi! Nous confectionnions des bouquets très serrés, deux bouquets par tombe, que nous planterions directement dans la terre devant l’humble croix de fer. L’un,  » allongé « , pour la tête, l’autre bien  » rond « , pour les pieds. La tombe de l’arrière grand-mère recevrait en plus un petit bouquet rond tout blanc pour l’enfant mort-né qui reposait auprès d’elle. Les bouquets étaient achevés et rangés dans une corbeille que nous mettions dans la brouette en compagnie d’une binette, d’un râteau et d’un arrosoir. Nous partions pour le cimetière pour nettoyer et fleurir les tombes. Cela donnait lieu à des rencontres et à des bavardages sans fin d’une tombe à l’autre, Le cimetière prenait un air de fête.
Le matin de la Toussaint, j’aidais grand-mère qui s’activait dans la cuisine. Grand-père choisissait avec soin la bûche de chêne que nous brûlerions pour la veillée de Noël. Mes parents allaient attendre les cousins à l’arrivée du car. Ensemble, ils allaient faire une courte visite au cimetière, très fiers de montrer à  » ceux de la ville  » des tombes bien propres et bien fleuries. Ils étaient fiers d’être les garants de la tradition, fiers du devoir accompli envers les ancêtres.
 » Ce n’est pas comme ces pauvres Untel dont personne n’entretient la tombe. C’est honteux! Pourtant, c’était bien des braves gens ! Mais vous savez bien, quelquefois, les enfants dilapident l’héritage et puis après !…  » Mais basta!
Bien vite, le groupe familial, heureux des retrouvailles, se dirigeait vers la maison pour faire ripailles. A la fin du repas, il était de règle, chaque année, d’échanger quelques piques, les uns sur la vie plus facile des cheminots, les autres sur les paysans qui  » ne sont pas à plaindre « , sans oublier de ressortir quelque rancœur sur le partage de l’héritage. Mais c’était toujours dans l’unité et l’amitié retrouvées qu’on se séparait après de longues embrassades et quelque larmes écrasées:  » Que voulez-vous, la famille, c’est comme ça, mais il n’y a bien que ça de vrai! »
 » Pour la St-Martin – Bouche ton tonneau – Goûte ton vin.  »
Ce dicton était respecté, de même on ne rentrait pas de paille dans la maison pour la Saint Martin par crainte d’avoir une invasion de rats.
 » à la Sainte Catherine – Tout bois prend racine.  »
Il était bien rare de ne pas avoir quelques plantations à faire ce jour-là. De toute façon on n’oubliait pas de citer le dicton.
Novembre voyait aussi le début des veillées entre voisins. Voisins qui habitaient quelquefois à plusieurs kilomètres. On se déplaçait à pied, le père de famille en tête, une lampe acétylène à la main, femme et enfants bien emmitouflés sur ses pas. On ne craignait ni la bise, ni la pluie, ni la neige. Il est vrai qu’on se savait attendu par une bonne tasse de café, souvent additionné d’orge grillé et de chicorée. Une bonne rasade d’eau de vie suivrait pour les hommes, un doigt de liqueur douce ou quelques cerises ou raisins à l’eau de vie pour les femmes. Les enfants, se contentaient de regarder et, parfois avaient droit à un canard dans le café.
Ensuite les adultes nous laissaient la table de la cuisine pour jouer, au jeu de l’oie, à  » mistigri  » ou à  » bataille « , ils s’installaient devant la grande cheminée où brûlait un bon feu de bois.
Les hommes s’occupaient à tresser des paniers d’osier ou à rempailler des chaises, les femmes tricotaient, ils échangeaient les nouvelles du village. Quand arrivait l’heure des histoires, nous venions nous installer sur les pieds de nos mères pour écouter. Il y avait les classiques qui revenaient régulièrement :
 » Le Charles FRUGIER était allé travailler à PARIS. Quand il revint au village, il avait oublié la langue, ne parlait que le français et avec l’accent  » pointu « . Un jour il dit à son père:
– Dis donc papa, comment s’appelle cet outil?
– Que dis-tu ? Quel outil?
– Celui-ci, que je touche avec mon pied.
Il mit son pied sur le coin du râteau, le manche vint frapper son visage.
– Puten de rastél!
– Tu te souviens maintenant du nom de « cet outil » ? dit le père FRUGIER. »
Ou encore:
« Cela se passait au moment du décoconnage des vers à soie. Il y avait toute une équipe pour effectuer ce travail et, avant de se mettre à l’ouvrage, ils dirent à l’Henri, qui était un peu simple d’esprit:
– Va vite chez VERNAT chercher l’auge pour faire boire les vers à soie, dépêche-toi.
Et l’Henri courut chez VERNAT qui lui dit
– L’auge pour faire boire les vers à soie? Mais, je ne l’ai plus, je l’ai prêtée à TOULOUMET.
Et l’Henri se mit à courir pour aller chez TOULOUMET, qui lui dit:

– L’auge pour faire boire les vers à soie? Mais, je ne l’ai plus, je l’ai prêtée à RISSOAN.
Et ainsi de suite. Le pauvre simplet fit le tour du village à la recherche de l’auge pour faire boire les vers à soie, sans jamais la trouver. Pendant ce temps, les « décoconneurs » se réjouissaient de la farce qu’ils lui avaient jouée.  »
Des histoires de chasse également:
 » Une fois, le Jules et le Gustou étaient allés à la chasse au col de l’Escrinet, vers PRIVAS, au moment du passage des pigeons ramiers. Et il en passait, il en passait, le ciel était noir d’oiseaux! Les deux chasseurs, tiraient, tiraient sans répit! Ils n’avaient pas le temps de charger! Alors ils tiraient toujours, ils ne chargeaient pas !  »
La veillée se terminait vers 22 h par la rôtie de châtaignes, le vin blanc ou la piquette. Quelquefois, un gâteau roulé ou une tarte et toujours la tisane pour les femmes. Si la veillée suivait de peu la  » tuaille « , alors on goûtait les caillettes, les gratons.
Et c’est joyeusement que les visiteurs prenaient congés. Sur le seuil de la porte on échangeait les phrases rituelles
–  » Rentrez bien. »
–  » Nous allons essayer.  »

Recettes de Novembre

Occitan