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Mars. Récit.

 » Taille tôt, taille tard: rien ne vaut la taille de mars.  »
Dans les tout premiers jours de mars, avant les premières chaleurs et l’arrivée des mouches, on tuait le cochon. On profitait de la profusion de pissenlits et de  » risoles 1″ dans les champs pour en ramasser de grosses corbeilles qui entreraient, avec les scaroles rescapées de l’hiver, dans la préparation des caillettes.
Nos grand-mères pensaient que les pissenlits avaient le pouvoir de dépurer le sang. Peut-être, tout simplement, qu’à la sortie de l’hiver, après la pénurie de légumes, on était heureux de manger un peu de  » verdure « . C’était donc le temps des salades de pissenlits et de doucette, de la soupe verte et des  » risoles  » en  » épinards « .
Les hommes terminaient la taille des arbres fruitiers. Les femmes suivaient pour ramasser les branches et en faire des fagots dont une partie serait vendue au boulanger pour chauffer son four. Quelques branches de pêchers dans un vase venaient égayer la maison d’une multitude de fleurs roses.
Un dicton pour le 21 mars:  » Quand le pêcher est en fleurs, – La nuit dure autant que le jour.  »
Mars c’était aussi le mois de la grande lessive des draps (qu’on ne lavait pas pendant l’hiver). La Jeanne,  » la boudineuse « , venait aider ma mère pour ce gros travail qui durait 4 à 5 jours. A la fin, la Jeanne et ma mère avaient les mains rouges, boursouflées et gercées.
La lessive se faisait à l’extérieur. On mettait les draps à tremper dans de l’eau chaude, puis on les savonnait, sur le banc à laver, avec du savon de Marseille et on les frottait énergiquement. On les rangeait dans la chaudière, autour du  » champignon  » sous lequel on avait glissé un petit sac de cendre de bois. Quand la chaudière était pleine, on recouvrait d’eau et on faisait bouillir longtemps.
On retirait les draps encore chauds, on les mettait dans une lessiveuse d’eau froide, on les savonnait à nouveau énergiquement. Enfin, on les rinçait abondamment à l’eau claire et froide du puits et on les étendait sur des fils en plein vent.
J’ai, très présents, l’odeur de cette lessive et le claquement des draps dans la bise folle de mars.
Mais l’événement principal, pour la fillette que j’étais, c’était la foire de Saint-Laurent-du-Pape et l’arrivée du goûter!
Saint-Laurent-du-Pape est un village de la vallée de l’Eyrieux qui, autrefois, était assez important car bien situé à la limite du haut et du bas Vivarais, sur la route qui reliait la Vallée du Rhône et le Dauphiné au Puy-en-Velay.
On y trouvait une dizaine de cabarets, deux moulins, un pour la farine et l’autre pour l’huile. Il s’y tenait quatre foires par an. Les maquignons et les marchands de toutes sortes y venaient nombreux, de même que les gens des alentours qui se retrouvaient là pour vendre, pour acheter et aussi pour échanger des nouvelles. Ils venaient à pieds ou en jardinière.
à ces foires se rencontraient les maquignons de Loriol et les fermiers de Pierregourde. Les premiers vendaient des taurillons et achetaient des bœufs de labour aux seconds qui étaient réputés pour l’élevage.
Le 25 mars on trouvait aussi des chèvres, des chevreaux et des porcelets de 20 à 25 kg à engraisser pour la  » tuaille « .
Dans un coin qui leur était réservé, les paysannes, au milieu de paniers et de corbeilles, se chargeaient de la vente des lapins, des poules, des oeufs et des tommes de chèvre. Quand tout était vendu, avec l’argent qu’elles avaient gagné, elles faisaient leurs emplettes.
Tout s’achetait à la foire : les vêtements, les chaussures, les chapeaux, la mercerie, la quincaillerie, jusqu’aux lunettes ! Et, il ne faut pas oublier le  » charlatan « , qui vantait les bienfaits de la poudre de  » Perlimpinpin « , de racines, de gouttes et de potions de toutes sortes.
Les anciens se souvenaient de l’arracheur de dents qui faisait asseoir les gens sur une chaise, tirait la dent malade avec une tenaille. Une giclée d’eau de vie pour désinfecter, et allez!
En plus de tout ceci, chaque foire avait sa spécificité. Le 25 mars c’était  » La foire à la louée « . C’est à dire que les jeunes gens de Pierregourde, St-Julien-le Roux, St-Fortunat, St-Vincent-de-Durfort et d’ailleurs, venaient pour se « louer » comme valet de ferme pour la belle saison. Ils mettaient un brin de laurier à la boutonnière et un baluchon de vêtements sur l’épaule. Les  » loueurs  » venaient principalement du Dauphiné où les plaines à blé sont très grandes. La rencontre se faisait sur la place de la foire. La discussion commençait là. Mais, comme pour tout, la  » pache 2  » se faisait au cabaret devant une pinte.
Pour les enfants des environs, cette foire était aussi magicienne ! C’est elle qui amenait  » Le goûter « . Quand les parents revenaient de la foire, les enfants courraient à leur rencontre en criant  » Le goûter est-il là ? Est-il là ? – Oui, oui » répondaient mystérieusement les parents, et, à seize heures chaque 25 mars,  » le goûter « , ce quatrième repas que font les paysans pendant les longues journées de travail de la belle saison, était là!
Pour les enfants, c’était la fête! Ils mangeaient avec les travailleurs, soit à la maison, soit dans les champs (où, ensuite, le lièvre venait manger les miettes) ! Ce repas se composait de saucisson, de gratons, (d’œufs durs ou de sardines à l’huile les vendredis) et toujours de tommes de chèvre ou de  » foujou « . C’était bien supérieur à la tartine chichement beurrée avec un peu de chocolat râpé ou de confiture que les enfants mangeaient toute l’année pour leur goûter.
Mais si l’arrivée du goûter était mystérieuse, le départ l’était encore plus. Il partait dans la nuit du 23 au 24 août, à la foire à Vernoux.

Vernoux! Un pays tellement éloigné que les parents n’y allaient même pas pour la foire ! Alors, comment faisait le goûter pour s’en aller, tout seul là-bas, de l’autre côté de la montagne ? Il prenait sûrement un tapis volant comme le petit tailleur de Bagdad dans  » Les Contes des Mille et une Nuits « …
1. Jeunes plants de coquelicots.
2. Pacte verbal où les deux parties se tapent dans la main.

Recettes de mars

Occitan